« Un « printemps arabe » inachevé ? » par Najet Mizouni

Un « printemps arabe » inachevé ?

Par Najet Mizouni,  Porte-parole du Collectif des femmes tunisiennes – oct 2012

Les révolutions arabes  avaient été pour l’Europe l’annonce de « printemps démocratiques », qui se sont révélés inachevés… avec  un goût doux-amer après l’euphorie  ! Le sentiment d’incertitude, voire d’inquiétude que je reçois à chaque interpellation, au fil de mes rencontres programmées ou improvisées et insolites, m’invite à tenter de répondre malgré une difficulté, de donner la réponse souhaitée que je lis dans les yeux de mes interlocuteurs/trices. Il est souvent difficile d’expliquer la situation réelle de ces pays à des personnes qui n’en connaissent que l’information éclaire passée sur un écran de télévision ou des semaines de vacances passées sur place en touristes, en ce qui concerne en particulier la Tunisie.

La situation est loin d’être tout noir ou tout blanc, simple ou indéchiffrable. Ni l’un, ni l’autre ! La réalité est qu’il existe un véritable hiatus entre ce que l’on ressent et ce que l’on maîtrise… Le problème est qu’il y a une réelle méconnaissance de cette partie du monde aussi proche, semble-t-elle.

Il y a aussi un sentiment mêlé d’amitié et de méfiance réciproque des peuples d’ici et de là-bas. Comprendre ce double sentiment d’inclusion–exclusion de ce patrimoine universel construit au fil des siècles par « l’Occident » pèse très lourd dans des franges de la classe politique des pays qui ont vécu « ce printemps ».

 Quelles en sont les raisons ?

 On a coutume d’expliquer cette méconnaissance par le douloureux passé lié à la colonisation et aux plaies non refermées résultant de la guerre d’Algérie. Cette mémoire blessée est une réalité, mais qui ne rend pas compte de tout. Quelles sont les raisons profondes du blocage ? Blocage qui, j’y insiste, règne sur les deux rives de la Méditerranée. On a souvent évoqué des sociétés humiliées, on a essayé d’expliquer et on a été au bord  de convoquer le psy de service  pour réveiller les souvenirs enfouis, les expulser de notre mémoire collective avec un objectif commun : celui de déconstruire pour construire de nouvelles relations avec plus de confiance en soi chez les uns, un peu plus de modestie de la part des autres.

A la lecture de la documentation qui m’a conduite à cette réflexion, lecture consciente et éveillée, j’ai découvert à quel point les dirigeants européens quelque soit leur niveau de responsabilité (gouvernementale ou politique au sens partisan) ne comprenaient pas les mutations qui ont eu lieu en Tunisie pour commencer et dans d’autres pays du monde arabe après la chute de Ben Ali, une première dans le monde arabe. Un dictateur renversé par son peuple ! La réalité est que la Tunisie n’est pas l’Egypte et que la Libye n’est pas le Maroc… Ce n’est pas seulement un truisme. Car quels sont les traits communs entre ces pays ? La religion musulmane et la langue. Cela ne fait pas un tout ni une unité encore moins une standardisation. L’oumma des nationalistes et des islamistes reste un mythe porteur, mais un mythe tout de même.

Pour comprendre les mutations que vivent certains pays dans le monde arabe, il faudrait les placer dans leur contexte, contexte d’un monde confronté aux problèmes économiques, sociaux, démographiques et même à des questions de sécurité intérieure et extérieure. Cela entraîne une géopolitique de l’instabilité. (Voir le Mali qui fait partie de la périphérie du   monde arabe, mais dont l’évolution actuelle, parallèle à celle de ses voisins maghrébins ne présage pas d’un « fleuve tranquille » au niveau de frontières discutables voire mouvantes).

Les révolutions arabes se sont déclenchées de manières très différentes. Les unes spontanées et sans intervention de l’extérieur (la Tunisie) les autres instrumentalisées (la Libye)…. Les situations politiques économiques et sociales sont très différentes  et les structures politiques inégales.
La Tunisie était  un pays doté depuis longtemps d’un Etat , Etat autoritaire certes, mais un Etat assurément selon les critères universellement reconnus. . Et cette exception tunisienne  remonte  déjà à  un siècle et demi. Rappelons que la Régence a eu une Constitution dès 1861.  Et que le grand vizir Khereddine a jeté les bases d’un Etat moderne  à la même époque. Alors que la Libye  est caractérisée  par l’absence d’Etat et des structures tribales. Il n’y avait pas  à proprement parler d’Etat en Libye.  La stabilisation de la Libye post-Khadafi n’est pas facile à entreprendre. La Tunisie ne pouvait qu’en souffrir.

Quant au reste des pays nouvellement « émancipés », il s’agit d’une nouvelle ère où les aspirations démocratiques progressent, prennent forme. Ces aspirations s’expriment sous des formes différentes et débouchent sur une « révolution » des formes diverses de contestation. Le Yémen ou Bahreïn par exemple n’ont pas eu le même sort. Le Qatar n’ayant pas les mêmes intérêts en Libye et dans ces pays, il ne se comportera pas toujours en faveur du changement.

Cependant, rien n’arrêtera ce mouvement dans le monde arabe. Les peuples se sont réveillés et se réveillent encore. Plus rien ne sera plus comme avant le 14 janvier 2011, date de la révolution tunisienne qui a mis en route vers la démocratie un grand nombre de pays en ordre de bataille pour la démocratie. La Tunisie est le seul pays qui se soit  engagé aussi loin dans un processus démocratique  : organisation d’élections démocratiques libres, les premières depuis l’indépendance. Elle garde son rôle d’avant-garde. Le succès ou l’échec de son expérience retentira inévitablement  sur l’ensemble de la région.

Un fait indéniable et irréversible : le monde arabe vit une mutation sans précédent, plus rien ne sera comme avant. Partout les peuples se soulèvent même si les choses paraissent plus difficiles au regard de l’évolution depuis plus d’un an de la situation syrienne ou de la lenteur avec laquelle le Yémen s’est débarrassé de Saleh.

 Le printemps arabe prépare-t-il un hiver islamiste ?

Certes partout où des élections démocratiques ont été organisées, elles se sont terminées par la victoire des Frères  Musulmans. Est-ce une raison pour démissionner ou se décourager. On entend déjà des regrets des dictatures « laïques », dont on a oublié qu’elles ont fait le lit de l’islamisme.  Les résultats des urnes doivent être respectés autrement à quoi bon parler de démocratie. Est-ce les élections ne sont bonnes que lorsque ses résultas nous sont favorables ? Le triste exemple de l’Algérie devrait nous mettre en garde.

Lorsqu’en France ou aux Pays-Bas, les extrêmes droites réalisent des suffrages qui mettent hors-jeu les droite et gauche républicaines, renie-t-on ces résultats ? Les a-t-on jamais contestés ?

Alors pourquoi ne pas accorder le même crédit pour des élections dans un pays arabe comme l’Egypte ou la Tunisie ? Sommes-nous les seuls condamnés à être jugés sur les résultas de nos votes et des choix des électeurs ? Pourquoi ne pas traiter ces derniers de la même manière que n’importe quel pays européen ?

Les Islamistes ont partout (Tunisie, Egypte, Maroc…) centré leur campagne sur un thème porteur sur la scène et dans la rue arabe : le thème de l’identité a été central ; identité arabo-musulmane « spoliée »  répètent-ils quotidiennement, en Tunisie par exemple par Bourguiba.   Même s’ils oublient de rappeler que déjà  Ben Ali, arrivé au pouvoir après le coup d’Etat médical du 7 novembre 1987, avait surfé sur le sentiment de perte d’identité liée à la politique menée par Bourguiba.

Répétons-le : rien n’est écrit d’avance. Trop de forces dans le monde ont intérêt à délivrer hâtivement l’acte de décès des printemps arabes. Or les forces porteuses de modernité, les jeunes,  les femmes (peut-être la force modernisatrice la plus importante), les mouvements ouvriers et classes moyennes éduquées, sont plus que jamais présentes, y compris dans certains secteurs se réclamant de l’Islam. L’avenir leur appartient.

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