« Le sens d’un recul » par Jean-Alain Steinfeld

Le sens d’un recul

 

Par Jean-Alain Steinfeld, Trésorier de la fédération du Parti Socialiste de Saine-Saint-Denis – fev 2013

« Obliger les grandes firmes à céder les unités de production qu’elles ne veulent plus » (François Hollande à Florange le 24 février 2012, déclaration suivie d’une proposition de loi PS le 27 février 2012, rejetée par la droite)

On pourra toujours gloser, chipoter sur le fond technique de l' »affaire de Florange », mais comme souvent la forme c’est le fond qui remonte à la surface et, dans le cas de ce dossier-clé, c’est moins la décision en elle-même que sa symbolique et surtout l’argumentation déployée qui font dire qu’il y a eu tournant stratégique de la part de l’Etat.

En 1981, le débat avait fait rage entre la nationalisation à 100% défendue par François Mitterrand, la majorité du PS et par le PCF, face à la thèse des 51% défendue par Michel Rocard. La déception aura été rapide car, dans les deux cas de figure, la gestion sociale des entreprises – le management dirait-on aujourd’hui – est restée technocratique. Le « contrôle ouvrier » dépend en fait – on  s’en serait doutés – plus de la force et de l’expertise des syndicats que d’une formule d’actionnariat. Mais au moins existait une politique industrielle. Elle avait certes ses hauts et ses bas mais le débat et l’action avaient lieu.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans cette situation à plusieurs titres :

  • l’appareil industriel français s’est dégradé, s’est mal modernisé, s’est mal spécialisé tandis que le marché devenait encore plus mondialisé ; bref, le rapport de forces s’est dégradé et, si une augmentation des salaires est une réponse à l’urgence sociale et à notre exigence de juste partage en faveur du travail face aux marchés, il est moins clair de savoir si elle relance notre industrie.
  • l’argent public est rare et une politique de nationalisations forte et permanente se ferait au détriment d’autres politiques de gauche, et notamment l’investissement dans les infrastructures publiques.

Partant de là, nous avons été un certain nombre à penser qu’une politique d’entrée-sortie des capitaux publics serait à la fois plus économe en argent public et plus efficace car mieux adaptée à la « guerre de mouvement  » qu’est devenue la compétition internationale. En outre, et c’est capital politiquement, ce serait une arme de dissuasion forte vis-à-vis des prédateurs du type Mittal et autres fonds vautours spéculatifs, eux-mêmes mobiles.

A Florange, cette possibilité était une arme majeure. On aurait pu discuter de savoir le montant à mettre sur la table, la possibilité pour cet investissement public  de ressortir ensuite  en termes de probabilité et de délais (la liquidité en termes techniques) pour aller ensuite ailleurs, mais ce ne sont pas ces arguments techniques mais bien des arguments politiques qui ont été opposés :

  • l’effroi des « investisseurs » internationaux, entendez des marchés, face à une telle politique et à ses conséquences sur l’appréciation porté par les agences de notation sur notre économie. Notons une fois de plus que ces agences de génie, nouveaux médecins de Molière, notaient comme parfaite (AAA) Lehman Brothers la veille de sa faillite, et qu’au contraire depuis qu’elles ont abaissé la note de la France, notre pays n’a jamais emprunté moins cher, étant jugé très peu risqué par les investisseurs, en regard des risques des autres placements…
  • l’effet de contagion, voulant qu’une nationalisation du site de Florange entraînerait une pression pour la nationalisation des Chantiers de l’Atlantique ou de tout autre ste industriel menacé de fermeture. Mais remarquons que les fonds publics servant aux nationalisations de sites productifs doivent, dans notre esprit, être mobiles. Et ceci, pour justement passer d’un conflit, d’une crise à l’autre!

Le gouvernement américain avait, en son temps, nationalisé Chrysler. Obama a nationalisé General Motors. Northern Bank a été nationalisé par les Britanniques. Des esprits peu gauchistes avaient donc déjà agi ainsi sans semer la panique financière ni la Révolution Mondiale ! Ne soyons donc pas naïfs. Ni vis-à-vis des promesses de Lakshmi Mittal, dont on a su dénoncer la duperie sous Sarkozy et qui n’a pas changé depuis. Ni vis-à-vis de l’intervention de l’Etat qui est condamnée par les marchés financiers, c’est-à-dire par nos concurrents, qui eux-mêmes la pratiquent. En outre, même si Mittal n’est pas l’exemple-type, un autre levier de gauche existe, qui correspond lui aussi à la promesse de François Hollande : la reprise en direct par les salariés.

Les ouvrières de Lejaby ont su en montrer la validité, et le manque d’examen dans le dossier Doux quant à cette possibilité est regrettable, car l’esprit coopératif est un point fort de la démarché socialiste, refusant le tout-marché comme le tout-Etat au profit de l’économie sociale. Il faut alors appuyer législativement, financièrement et dans le traitement concret des dossiers cette voie.

Sous ce recul, il y a à la fois des salariés, des territoires qui souffrent et l’avenir de l’industrie française qui doit être accompagnée et défendue  par l’Etat face au  jeu sans pitié des marchés. Redisons-le : le refus par principe de ces solutions est lourd de sens. Nous ne nions pas que ces dossiers sont complexes, que le déclin de certaines industries existe et pose l’exigence de l’anticipation pour préserver l’emploi et  la dignité des vies ainsi que la vitalité économique des territoires concernés. Mais  il est de notre devoir de rappeler que nous avons été élus pour cela, sur ces valeurs, sur ces promesses, sur ces espoirs. Là est donc la clé des succès futurs et de ce que  François Hollande appelait d’une belle expression « la gauche durable ».

 

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